Le royaume de Tobin - La troisième Orëska

tob5Résumé : De retour dans un royaume exsangue, encore dévoré par les flammes et l'odeur de la mort, Tobin alias Tamir, doit rallier à sa cause ses proches, son peuple et l’armée pour reprendre sa couronne et sauver Skala. La future reine se heurte à Korin, son ami d’enfance, le fils de l’usurpateur. La guerre civile menace...

Extrait : Les froids remous de la brise nocturne refoulaient dans les yeux de Mahti la fumée piquante du feu de camp du vieux Teolin. Le jeune sorcier papillotait pour s'en préserver tant bien que mal mais n'en demeurait pas moins immobile, à croupetons, pelotonné dans sa peau d'ours qui l'abritait comme une modeste cahute. Gigoter durant cette ultime phase, cruciale, des opérations vous portait malchance.
Le vieux sorcier bourdonnait gaiement tout en faisant incessamment chauffer son couteau dont la pointe et le fil incisaient tour à tour les cercles ténébreux de motifs compliqués qui couvraient à présent presque toute la surface du long tube de bois. Teolin était une antiquité. Sa peau brune ridée faisait sur sa carcasse décharnée des plis flasques comme des loques élimées sous lesquelles pointaient les os. Les marques de sorcellerie qui tapissaient son visage et son corps étaient difficiles à déchiffrer, tant les ravages du temps les avaient distordues. La chevelure hirsute qui lui battait les épaules se réduisait à de maigres mèches jaunies. Des années de pareilles pratiques avaient eu beau les engourdir et les charbonner, ses doigts noueux conservaient leur adresse de toujours.
L'ancien oo'lu de Mahti s'était brisé par une nuit glaciale de la mi-hiver précédente, alors qu'il venait de se jouer des calculs biliaires d'un vieillard. Découvrir le spécimen idéal de branche de bildi pour en façonner un autre avait nécessité des mois de recherches. Les arbres bildis n'avaient rien de rare, mais encore vous fallait-il dénicher soit un jeune tronc, soit un gros rameau, évidé par les fourmis et d'une taille idoine pour sonner juste. « À la hauteur du menton et de quatre doigts d'épaisseur », telle était la règle qu'il avait apprise, et tel était celui-ci.
Des branches défectueuses, il en avait trouvé des quantités dans les collines autour de son village : certaines avaient des nœuds, d'autres étaient cassées, d'autres rongées de part en part latéralement. Les grosses fourmis noires qui suivaient la montée de la sève dans le cœur du bois se montraient des ouvrières diligentes mais privées de discernement.
Il avait tout de même fini par en repérer une où tailler son bâton-cor. Mais fabriquer son propre instrument portait également malheur, eût-on l'habileté requise pour ce faire. Chaque sorcier devait, après l'avoir mérité, le recevoir en don des mains d'un de ses collègues. Aussi Mahti s'était-il attaché sur le dos le matériau du sien par-dessus son manteau de peau d'ours et, chaussant ses raquettes, avait-il pataugé dans la neige trois jours et trois nuits pour aller le confier à Teolin.
Le vieil homme était sans rival comme artisan d'oo'lus dans les collines orientales. Des sorciers mâles recouraient à ses bons offices depuis trois générations, mais il se révélait plus enclin à les débouter qu'à les satisfaire.
La mise en œuvre d'un oo'lu réclamait des semaines. Pendant ce temps, il était incombé à Mahti de débiter du bois, de faire la cuisine et, plus généralement, d'accomplir toutes les tâches usuelles tandis que Teolin se livrait à ses opérations.
Celui-ci commença par retirer l'écorce et par calciner à l'aide de charbons ardents les aspérités que les galeries des fourmis avaient négligées à l'intérieur. Une fois le bâton complètement creusé, il partit s'isoler hors de portée des indiscrets pour en tester le son. Sitôt qu'il en fut content, lui et Mahti se reposèrent une huitaine de jours en échangeant des formules magiques pendant que le tube de bois séchait suspendu aux poutres de la cabane dans le voisinage du trou de fumée.
Après qu'il y eut séché sans se déformer ni se fendiller, Teolin en scia les extrémités à angle droit puis en enduisit l'intérieur avec de la cire d'abeille jusqu'à ce qu'il soit bien luisant. Ce résultat obtenu, ils attendirent deux jours supplémentaires la pleine lune.
La séance était pour cette nuit.
Au cours de l'après-midi, Mahti avait déblayé la neige devant la cabane et sorti une vieille peau de lion pour couvrir la place destinée à Teolin. Il avait allumé un grand feu, empilé tout près force bois de manière à n'avoir qu'un simple geste à faire pour l'alimenter puis s'était accroupi pour l'entretenir.
Teolin s'assit emmitouflé dans sa pelure d'ours mangée aux mites et commença son travail. Armé d'un couteau de fer chauffé à blanc, il grava sur le bois les cercles magiques. Tout en nourrissant les flammes quasi machinalement, Mahti ne le quittait pas des yeux, émerveillé par la façon dont les motifs semblaient affluer au bout de la lame comme de l'encre sur une peau de daim. S'y prendrait-il lui-même avec autant d'aisance, se demanda-t-il, quand l'heure aurait sonné pour lui de façonner les oo'lus d'autrui ?
Maintenant, la face entière et blanche de la Mère flottait au sein du firmament, et Mahti avait les chevilles endolories d'être resté si longtemps accroupi, mais l'achèvement de l'oo'lu approchait.
Lorsqu'il eut fini de tracer le dernier des cercles, Teolin plongea la future embouchure du bâton dans un petit pot de cire fondue puis roula une boulette amollie de celle-ci pour former une espèce d'anneau mince qu'il appliqua sur le pourtour intérieur de l'instrument. Cela fait, il lorgna brièvement Mahti, vis-à-vis de lui, pour évaluer la dimension de sa bouche et pétrit la cire jusqu'à ce que l'ouverture acquière à peu près la circonférence de ses deux pouces joints.
Une fois content du résultat, il adressa un grand sourire édenté à son compagnon. « Prêt pour apprendre le nom de cet instrument-ci ? »
Les battements du cœur du jeune homme s'accélérèrent pendant qu'il se relevait et étirait ses jambes ankylosées. Son précédent oo'lu, Soc de Lune, l'avait servi pendant sept années. Sept années qui avaient fait de lui-même un homme et un guérisseur. En parfaite conformité avec l'honneur des signes distinctifs de Soc de Lune, il avait implanté maints enfants d'élite dans des entrailles féminines lors des fêtes de la Mère Shek'met. Ses fils et ses filles parsemaient trois vallées, et certains des plus âgés faisaient déjà preuve de talent pour la sorcellerie.
Cette période de son existence avait été révolue dès l'instant où Soc de Lune s'était rompu. Mahti était âgé de vingt-trois étés, et il allait à présent s'entendre révéler en quoi consisterait son avenir prochain.
Tirant son couteau personnel, il s'entailla la paume droite et la tendit au-dessus de l'embouchure de l'oo'lu que lui présentait Teolin. Quelques gouttes de son sang y tombèrent tandis qu'il psalmodiait le charme convocateur. Le réseau noir des marques de sorcellerie qui sillonnaient son visage, ses bras et sa poitrine se mit à le chatouiller comme des pattes d'araignée. Lorsqu'il y plongea sa main, il ne sentit pas la chaleur des flammes et, se redressant, gagna le côté opposé du brasier pour se planter en face du vieil homme. « Je suis prêt. »
Teolin plaça l'oo'lu en position verticale et entonna la bénédiction puis le lui lança.
Mahti l'attrapa gauchement dans sa main de feu, l'agrippa de son mieux en dessous du milieu. Tout creux qu'il était, l'instrument pesait son poids. Il faillit de peu basculer et, s'il était tombé, force aurait été de le brûler puis de tout reprendre depuis le début. Mais, non sans grincer des dents, le jeune sorcier réussit à le maintenir en équilibre jusqu'à ce que les marques magiques visibles sur ses bras se soient intégralement dissipées. Il saisit alors le cor dans sa main gauche et l'examina. L'empreinte noire de sa main de feu brillait, marquée comme au fer rouge dans le bois.

Mon avis : Ca y est ! Devenue ce qu'elle avait toujours été sans que nul ne puisse s'en douter, Tobin est devenue Tamir et prend la place qui est la sienne en tant qu'héritière légitime du trône de Skala. Elle doit combattre pour reprendre Ero, la capitale et soumettre les seigneurs réticents qui voudraient voir le prince Korin son cousin prendre la tête du pays.

Mais heureusement pour Tamir elle peut compter sur la loyauté de ses plus fidèles amis, de seigneurs attachés à la mémoire de ses défunts parents et de la tradition, ainsi que sur les femmes du pays : le retour d'une reine leur redonne l'opportunité de prendre les armes et de montrer leur valeur.

Tamir se trouve malgré tout en proie au doute : elle voudrait ramener Korin a la raison pour qu'il lui cède la place sans amener Skala dans une guerre civile, elle voudrait que Ki la regarde comme la femme qu'elle est et que la gêne disparaisse entre eux.

Et les magiciens réunis sous la houlette du brave Arkoniel, la troisième Orëska, va tout faire pour seconder Tamir et ses alliés, et la protéger de Korin, ses armées, des Plénimariens ennemis de Skala, et de Frère. Des magiciens qui passent ici de nomades persécutés ou haïs à une troupe de combattants dignes des contes de l'Ancien Temps.

Un cinquième volume fort intéressant malgré quelques longueurs dues aux scènes sentimentales concernant la reine et son écuyer mais qui donne envie de connaître la conclusion de cette très sympatique saga.

Auteur : Lynn Flewelling
Editeur : France Loisirs
Prix : 9,95 euros
Nombre de pages : 464